vendredi 20 juin 2014

Le triomphe de l'image


Nathalie Normandeau, ancienne vice-première ministre de la province de Québec et ancienne ministre des Affaires municipales, a témoigné devant la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. Son ex-collègue Julie Boulet, ministre également dans le défunt gouvernement Charest, a témoigné devant la même Commission pour dire qu'elle ne se souvenait de rien. Nathalie Normandeau, quant à elle, se souvenait de tout, mais elle n'a rien vu. Clue*: ce serait son directeur de cabinet, Bruno Lortie, qui a peut-être fait les magouilles, pendant 8 ans, dans le bureau adjacent, avec le capitaine Marc-Yvan Côté.

Les éditorialistes se sont échinés à trouver des failles dans le témoignage de Nathalie Normandeau. Peine perdue. Ils n'ont pu que commenter sur le ton de l'ironie les invraisemblables coïncidences, sur une longue période de temps, entre les décisions discrétionnaires de l'ex-ministre et les contributions des firmes de génie au financement du Parti libéral.

Jean-Jacques Stréliski, professeur associé à HEC, s'est prononcé sur le témoignage de Nathalie Normandeau lors de l'édition du 18 juin de l'émission 24\60 du réseau ICI RDI de ICI Radio-Canada:
Aujourd'hui, on a eu une manifestation remarquable de quelqu'un qui visiblement était en possession de tous ses moyens. C'est quasiment un cas d'école du point de vue de la maîtrise de l'image. Évidemment il y a des faiblesses, et vous les analysez, mais sur le plan de gérer sa propre image, l'image de l'ensemble de son ministère, l'image de l'ensemble de son parti, de sa carrière, et de sa cause, parce qu'elle l'a évoquée, c'est assez remarquable.
L'animatrice Anne-Marie Dussault renchérit:
On peut imaginer qu'elle a préparé son témoignage, on ne sait pas avec qui, mais alors, l'aisance, le sourire... et moi, ce qui m'a frappé, rare exception, aucun trou de mémoire. Les autres témoins avaient beaucoup de trous de mémoire.
Le professeur Stréliski n'est pas en reste:
Exact, bien sûr, mais plus que ça. Elle devance même. Elle va beaucoup plus loin que le simple témoignage. C'est-à-dire qu'à un moment donné, c'est elle qui prend véritablement l'initiative. Elle va même jusqu'à faire des recommandations. Là, on est véritablement dans le cas de figure de quelqu'un qui maîtrise extrêmement bien la prestation qu'elle va donner. On est dans une théâtralité qu'elle contrôle remarquablement.
Que dire? Qu'ajouter?

D'abord, que l'admiration sincère du professeur Stréliski, un praticien de l'image depuis des lunes, n'a rien de très moral. Mais ce n'est pas grave. De nature, je ne suis pas  très moralisateur non plus. On sent bien que le professeur Stréliski aurait aimé être celui qui aurait préparé Nathalie Normandeau pour cette performance théâtrale.

Mais surtout, il faut rajouter ceci, que la saga de Nathalie Normandeau à la tête du ministère des Affaires municipales, c'est l'épitomé de l'histoire du Parti libéral dans la province de Québec. Depuis Félix-Gabriel Marchand (1897-1900), Simon-Napoléon Parent (1900-1905),  Lomer Gouin (1905-1920), Louis-Alexandre Taschereau (1920-1936), Adélard Godbout (1939-1944), Jean Lesage (1960-1966), Robert Bourassa (1970-1976), Robert Bourassa (1985-1994), Daniel Johnson (1994-1994), Jean Charest (2003-2012) et Philippe Couillard (2014-    ), la province de Québec a été gouvernée par un premier ministre issu du Parti libéral. Cela laisse des traces. Cela crée une culture.

Depuis 117 ans, nous avons connu 75 années de ce qu'il faut bien appeler un règne libéral, étant donné les larges pouvoirs législatifs et exécutifs concédés à un premier ministre dans le cadre de notre démocratie parlementaire. C'est pourquoi je parle du Parti libéral du Québec comme le Natural Governing Party de la province de Québec, à l'instar du journaliste Allan Fotheringham qui qualifiait le Parti Libéral du Canada de Natural Governing Party of Canada.

Dans la culture du Parti libéral de la province de Québec, il y a des non-dits que tout le monde doit connaître. Par exemple, le pouvoir discrétionnaire d'un ministre peut et doit contrebalancer la rigueur administrative des fonctionnaires. Il n'y a pas de retour d'ascenseur garanti par contrat pour ceux qui contribuent au financement du parti, il y a seulement retour d'ascenseur. Quand une firme d'avocats ou d'ingénieurs contribue au parti via des prête-noms, c'est son problème si elle le fait illégalement. Quand vient le temps de nommer un juge, on n'étampe pas à l'encre rouge sur son dossier que c'est un contributeur du parti, mais on y dépose délicatement un post-it à cet effet. On trouve des exécuteurs de basses œuvres pour y aller à la manœuvre, lesquels doivent implicitement accepter d'être les boucs émissaires désignés si leurs magouilles sont dévoilées. Quand on protège le ministre, c'est l'Institution qu'on protège. Et ainsi de suite. Il en va ainsi de mille choses qui se font naturellement, qui sont dans l'ordre des choses, depuis 117 ans.

Nathalie Normandeau est un rejeton de cette culture, elle qui a fait ses premiers pas en politique au bureau de Robert Bourassa. Elle l'a bien intégrée. C'est avec aplomb et avec courage qu'elle est venue l'exposer à la Commission Charbonneau.

LOL...
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Photo: Rue Frontenac

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