dimanche 16 février 2014

Le grand bourgeois et la fille du mécano



Josée Legault, journaliste à temps partiel, passionaria des «purs et durs» et chroniqueuse à temps plein des humeurs de Jacques Parizeau, m'a servi de fil d'Ariane pour retracer les vilenies, le crocs-en-jambe et les coups bas du «grand homme» issu de la grande bourgeoisie montréalaise à l'égard de Pauline Marois, la pauvre petite fille du mécano de Québec.

D'accord, le père de Pauline était mécanicien chez International Harvester, ce qui, même avec sa quatrième année forte, le plaçait au sommet de l'aristocratie ouvrière. Et en plus, Pauline a épousé un gars beau et brillant qui est devenu millionnaire. Cela ne nous fait-il pas un beau couple de parvenus? Elle a brigué deux fois le poste de présidente du Parti québécois, sans qu'on ne le lui ait offert. Non mais, quelle ambitieuse! Et tout le monde de le lui reprocher: tout ce qu'elle veut, c'est être la première premier ministre du Québec.

De son côté, monsieur Jacques Parizeau, communément appelé «Môssieur» dans certains cercles impertinents, a un tout autre pedigree à offrir. Il est le fils de Gérard Parizeau, grand assureur, historien, secrétaire particulier de Sir Lomer Gouin et d'Édouard Montpetit, membre de la Société royale du Canada et Grand Officier de l'Ordre National du Québec. Son papa, à Gérard, et le grand-père de Monsieur, s'appelait Télésphore. Ce dernier fut doyen de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal et chevalier de la Légion d'honneur. Le papa de Télésphore, et arrière grand-père de Monsieur, s'appelait Damase et fut député de Montréal de 1892 à 1897. N'était-il pas normal qu'on  offre à Monsieur, sur un plateau d'argent, le poste de chef du Parti québécois en 1988, après qu'il eût en sous-main, et ouvertement en commission parlementaire, discrédité les options politiques de Pierre-Marc Johnson ?

Jacques Parizeau a dès lors mené le Parti québécois et le peuple québécois à une série de défaites mémorables. Mauvais joueur, Monsieur avait déjà plongé son poignard dans le dos de René Lévesque à l'occasion du choix de ce dernier d'avaliser «le beau risque», suite à la première défaite du référendum sur la souveraineté. Le gouvernement du Parti québécois s'effondra, laissant la place à Robert Bourassa et Brian Mulroney pour concocter un accord du Lac Meech qui aurait fait reculer le Québec de plusieurs décennies dans l'affirmation de ses prérogatives provinciales, sans mentionner les reculs déjà effectués à l'occasion de la nouvelle constitution de Trudeau et de sa charte des droits et libertés du Canada.

Monsieur tenait la ligne pure et dure. Il savait. Mais le peuple québécois ne savait pas. Le peuple avait peur, il avait des doutes. Monsieur ne doutait pas. Il ne comprenait pas qu'on puisse douter de la nécessité de la souveraineté ici, à ce moment-ci. Il ne comprenait pas le peuple. Et beaucoup de souverainistes le plébiscitaient à l'intérieur du Parti Québécois, ignorant eux aussi le pauvre petit peuple qui avait des doutes.

Monsieur remit donc cela en 1995. Il n'avait aucun sens politique. Il ne sentait pas le peuple. En 1994, l'option souverainiste ralliait 40% des Québécois. Il a fallu les interventions de Lucien Bouchard, acceptées de mauvais gré par Monsieur, pour leur communiquer un sentiment d'urgence et les amener à 49%. Le Parti québécois, et le peuple québécois, perdit à nouveau. Après maintes libations télévisées devant le peuple tout entier, Monsieur déclara: «C'est vrai, c'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent puis des votes ethniques, essentiellement». Nouveau recul de plusieurs décennies. Ses «mea culpa» subséquents n'ont eu aucun effet et cette déclaration a quand même anéanti le travail de plusieurs militants de bonne foi qui cherchaient à rapprocher les immigrants de la réalité québécoise.

Monsieur est un économiste renommé. Un accent anglais quand il parle américain et un Ph.D. de la London School of Economics, cela impressionne. Mais il y a loin de l'économiste à l'homme d'affaires. Monsieur fut un ardent partisan du nucléaire au Québec et s'opposa au développement de la Baie James. Fiasco coûteux en ce qui concerne la centrale de Bécancour, réussite extraordinaire de Robert Bourassa avec la Baie James. Il fut aussi le principal agent de la nationalisation de l'amiante, une industrie en déclin. Fiasco coûteux. Ces deux erreurs furent les premières à être corrigées à l'arrivée de Pauline Marois au pouvoir, lesdites erreurs ayant été entretenues par une succession de gouvernements péquistes et libéraux pendant des décennies.

Plusieurs commentateurs l'ont déclaré «héros de la nation» pour avoir créé la Caisse de dépôt et de placement, la Régie des rentes du Québec, et pour avoir aboli le monopole des syndicats financiers torontois sur les émissions d'obligations du gouvernements du Québec. Bravo. Que fallait-il attendre du fils de Gérard Parizeau, grand assureur ? Monsieur a été élevé dans un milieu qui vitupérait contre les financiers torontois. Amené au pouvoir sur la «queue de coat» de René Lévesque, Monsieur a simplement donné à sa tribu ce qu'elle considérait comme son dû depuis des lustres. Bravo. Je suis bien content. Les financiers québécois peuvent maintenant gérer les obligations du gouvernement québécois. Merci à la Caisse de dépôt et placement et à Henri-Paul Rousseau et à 40 milliards de dollars envolés en fumée. Les financiers torontois n'auraient peut-être pas fait mieux, mais avons-nous fait plus que transférer à une classe de bourgeois québécois des revenus de courtage qui leur échappaient jusque là ? Célébrons les débuts de Québec Inc.

Pendant ce temps, la petite Pauline faisait son petit bonhomme de chemin à la tête de 14 ministères dans différents gouvernements péquistes. Lorsqu'elle quitta la politique en 2006 suite à l'élection d'André Boisclair à la chefferie, Jean Charest eût l'élégance de dire que, peut-être un jour, un homme réussira à faire le même parcours qu'elle.

Pauline semble avoir vécu une relation marquée au coin d'une nécessaire coexistence pacifique avec Parizeau. Elle débute en politique comme attachée de presse de ce dernier mais démissionne après 6 mois, considérant qu’on ne « l’utilisait pas à la hauteur de son talent ». Elle désapprouve aussi l'option du «beau risque» de René Lévesque, mais, contrairement à Parizeau, ne démissionne pas pour autant. En 1994, Parizeau, devenu premier ministre, lui offre le ministère de la Famille, puis le Conseil du Trésor, puis le ministère des Finances. Elle s'occupe à créer les centres de la petite enfance et les maternelles à temps plein, ainsi qu'à déconfessionnaliser le système d'éducation québécois. Pauline a fait sa job de Pauline. Sans esbroufe, sans pétage de bretelles, elle a, avec ces trois seules réalisations, changé pour toujours le visage du Québec réel dans son quotidien le plus prosaïque.

Après les départs de Lucien Bouchard, de Bernard Landry et d'André Boisclair, Pauline se présente à la chefferie en 2007 sans opposition. Mais depuis qu'elle est le chef, les «belles-mères», c'est-à-dire ses anciens premiers ministres devenus des citoyens ordinaires, constituent sa principale opposition. Eh oui, c'est dur pour l'égo des grands hommes de voir Pauline patauger dans la réalité de la politique ordinaire et ils se sentent tous obligés de l'aider à élever son champ de vision. Pauline tient le coup, si bien qu'on commence à parler d'elle comme de «la dame de béton».

Bien sûr, André n'est pas en cause. Lucien fut somme toute le plus discret. Bernard intervint fréquemment, mais sur des point mineurs. Mais Monsieur sortit l'artillerie lourde. La petite fille du mécano, celle qu'il avait à toutes fins pratiques politiquement mise au monde, n'allait pas s'en tirer comme cela, surtout quand le bien de la nation le commandait.

La première vraie bataille de Monsieur porta sur l'article 1 du programme du Parti québécois, traditionnellement réservé aux modalités d'accession à l'indépendance. Lisette Lapointe, son attachée de presse depuis 1976 et son épouse depuis 1992, député de Crémazie en 2007, trouve que l'article 1 tel que libellé est trop faible. Il et/ou elle sortent la «proposition Crémazie» pour renforcer l'article 1 en quatre points. Pauline en a marre, et presque tous les Québécois avec elle, des «purs et durs» qui croient que l'indépendance va se faire avec des bouts de papier. La proposition Crémazie est battue. Monsieur commente: «Ces choses-là laissent des traces...»

Survint l'épisode du projet de loi privé 204, dit Maltais-Labeaume, au sujet de l'amphithéâtre de Québec. Pauline donne son accord, pensant qu'avec la quantité de projets de loi privés qui se présentent, celui-là n'avait pas plus d'importance qu'il ne le faut. Lisette Lapointe démissionne sur le champ parce qu'on ne l'a pas consulté, suivie de Pierre Curzi et de Louise Beaudouin. Jean-Martin Aussant embarque dans la parade, demande la démission de Pauline, fonde son propre parti, fait patate aux élections, démissionne de son parti et retourne faire du cash chez les courtiers internationaux. Curzi commente l'actualité chez Arcand et les livres chez Bazzo. Beaudouin soupire ses états d'âme ici et là dans les médias lorsqu'on l'invite à se prononcer sur le sort de la nation. Lapointe se fait élire mairesse de St-Adolphe d'Howard avec 37% des voix pour déclarer la guerre à l'Hydro-Québec avec des revendications de richards qui ne veulent pas de fils électriques dans leur cour.

Je n'ai pas mentionné la lettre polie et respectueuse de 12 députés du Parti québécois demandant à Monsieur de leur faire confiance. Ce dernier l'a interprétée comme une commande de Pauline ayant pour but de le faire taire. Il répondit à la lettre des députés avec toute le morgue qu'on lui connaît:
Cette lettre m'a beaucoup étonné. Pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'elle provient d'un groupe qui se dit «jeunes députés». C'est assez élastique comme concept. Certains d'entre vous ont dépassé la quarantaine ou sont sur le point de l'atteindre. À quarante ans, René Lévesque nationalisait les compagnies d'électricité et si, à cet âge, après avoir travaillé avec trois premiers ministres successifs, on m'avait défini comme le «jeune» président de l'exécutif national du Parti québécois, j'aurais mordu.
Je ne mentionnerai pas d'autre escarmouches visant à déstabiliser Pauline Marois et son gouvernement. Oui, Monsieur a chanté les louanges de Jean-Martin Aussant au détriment de Pauline. Oui, Monsieur a monté au pinacle Gilles Duceppe comme un bien meilleur vendeur de la souveraineté que Pauline. Oui, Monsieur a prôné la gratuité scolaire totale pendant la crise des carrés rouges. Oui, Monsieur a fait partie du chœur des belles-mères anti-charte. Mais j'en ai marre des ces escarmouches continuelles, car il y en eût d'autres encore. J'en viens à la raison de ce billet.

Ce qui me fait sortir de mon mutisme concernant Jacques Parizeau, c'est sa dernière pataraphe d'économiste distingué et respecté dans le Journal de Montréal. L'économiste réputé constate avec ses distingués collègues des HEC une «lente et persistante détérioration de l’économie du Québec depuis 10 ou 12 ans par rapport à l’économie canadienne». Il pense que le projet de la ministre Zakaïb s'attaque au vrai problème, celui de la modernisation de notre capacité de production. Mais le gouvernement Marois n'y consacre pas assez d'argent. Il conclut: «Et pourtant, il faut un remède de cheval. C'est la première fois depuis 30 ans que je suis inquiet quant à l’avenir économique du Québec.»

Bang. Les rotatives se mettent en branle. On augmente les tirages. Les câbles de fibre optique surchauffent. Les réseaux sociaux sont en feu. Parizeau, sous un gouvernement Marois, est inquiet pour l'avenir du Québec.

Pauline Marois a pris le pouvoir le 4 septembre 2012. Avant cette élection, l'éminent économiste ne savait-il pas que le Québec souffrait d'une lente et persistante dégradation de son économie depuis 10 ans ? Les données sur la dégradation des investissements manufacturiers pendant le gouvernement Charest existaient déjà. Ce n'était pas, pour Monsieur, le temps d'intervenir. Et maintenant que nous sommes à la veille d'une autre élection donnant le Parti québécois gagnant sous la gouverne de Pauline Marois, Monsieur ressent cette soudaine urgence de claironner que pour la première fois depuis 30 ans, il est inquiet pour l'avenir économique du Québec ? C'est pour le moins malicieux. Et je retiens mon indignation.

Heureusement, le vieux fusil du citoyen Parizeau a fait long feu. Nicolas Marceau, ministre des finances, Ph.D. en économie lui aussi, s'empresse de conforter le vieil homme et de l'assurer qu'il a bien vu le problème du manque de productivité de nos industries manufacturières. Au judo, on appelle cela un ippon. Philippe Couillard décide de ne pas revenir sur la gestion économique de 9 années de gouvernement libéral. Quant à François Legault, il ne veut pas administrer de remède de cheval à l'économie vu qu'il propose réduire les impôts et d'affaiblir encore davantage la marge de manœuvre du gouvernement.

Ce que l'on doit reconnaître à Monsieur, c'est son assurance de grand bourgeois. Toute bedaine devant, il s'avance vers ses publics qu'il considère comme des élèves ignorants et paresseux et il vous assène ses vérités sur le ton de celui qui sait. Et il est très convaincant quand il prône le nucléaire plutôt que l'hydro-électricité, la nationalisation d'industries déclinantes, le rejet de la fusion des municipalités, la gratuité scolaire totale et des référendums perdants.

Navrant...

Aucun commentaire: