vendredi 31 janvier 2014

Le problème musulman au Québec



Lise Ravary, chroniqueuse au Journal de Montréal, estimait qu'il était facile de calculer le nombre de personnes touchées par la Charte de la laïcité: 200 000 musulmans au Québec, donc 100 000 femmes, dont 20% portent le voile, dont 5% travaillent dans la fonction publique pour un grand total de «1 000 femmes potentiellement voilées dans la fonction publique». Pour faire bonne mesure, elle ajoutait par la même méthode 300 hommes juifs portant la kippa et 125 hommes Sikhs, ce qui fait en tout 1425 personnes. Bonne princesse, elle a arrondi le «problème» à 5 000 personnes en tout.

Cette photo de la situation actuelle est peut-être bonne, mais ce qu'il faut voir, c'est ce que la dynamique que cette situation va créer. Pour ce, voyons ce qui se passe ailleurs en Europe.

Le Pew Research Center a évalué en 2011 le nombre et le pourcentage de la population de culture musulmane dans tous les pays du monde. Voyons ce que cela donne pour quelques pays occidentaux:

Pays                 Nombre     Pourcentage

France              4 700 000      7,5
Belgique             600 000       6,0
Pays-Bas             900 000       5,5
Suède                  500 000       4,9
Royaume-Uni  2 900 000       4,6
Danemark           200 000       4,1
Allemagne       3 000 000       3,7
Norvège              100 000       3,0
Canada                700 000       1,9
Québec                200 000       2,5 (selon Mme Ravary)

Chaque pays a ses particularités. Ainsi, la minorité musulmane en France est surtout maghrébine; au Royaume-Uni, elle est indo-pakistanaise; en Allemagne, turcophone; en Suède, elle vient surtout d'Irak et d'Iran, etc.

Mais peu importe le nombre et le pourcentage de personnes de culture musulmane, pratiquantes ou pas, tous ces pays éprouvent des problèmes à intégrer leurs minorités musulmanes: France, Belgique,
Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni, Danemark, Allemagne, et Norvège. Pourtant, les Européens ne sont pas tous des péquenots xénophobes et ignares. Pourtant les musulmans ne sont pas tous des extrémistes radicaux et exaltés. Loin de là.

Frédéric Castel, chercheur à l'UQAM, expliquait à Radio-Canada en 2013 «que la présence d'intégristes musulmans dans la province est beaucoup moins importante que dans d'autres régions du monde». On précise aussi dans l'article que 30 % à 40 % des musulmans québécois ont des diplômes universitaires, que 60 % d'entre eux ne sont jamais allés dans une mosquée et que 25 % disent s'y présenter de façon plus ou moins récurrente.

Mystère et boule de gomme. Il n'y a que 200 000 musulmans au Québec, soit 2,5% de la population. Ils ne sont pas pratiquants et il y a moins d'islamistes radicaux ici qu'en Europe. Pourquoi ne cessent-ils d'exiger des accommodements déraisonnables de plus en plus difficiles à gérer?

Pour comprendre, je vais m'aider d'un texte lumineux et inspirant provenant d'un intellectuel musulman québécois. Ali Daher, qui fut directeur de l'Académie Ibn Sina à Montréal (une école où, en passant, le voile n'est pas obligatoire pour les femmes), a rédigé un article publié dans la revue Relations en 2003 et qui s'intitulait «Les musulmans au Québec».

M. Daher précise d'abord que les musulmans du Québec ne forment pas une communauté homogène:
Outre leur appartenance sunnite ou chiite, ils se différencient par leurs nationalités, leurs pays d’origine, leurs ethnies. Leur communauté est multiethnique et multilingue. Ils se différencient aussi par les classes d’âge, les statuts socioprofessionnels, leurs orientations politiques, etc. On distingue, entre autres, les musulmans pratiquants, so­ciologiques et politisés. Les musulmans croyants et pra­tiquants peuvent ne pas être politisés. Les musulmans so­ciologiques sont désignés ainsi parce qu’ils appartiennent à l’islam par leur naissance et leur origine, sans pour autant être pratiquants. Enfin, les musulmans politisés peuvent ne pas être pratiquants, mais sont engagés politiquement pour défendre l’Islam.
J'en déduis donc qu'une personne peut être issue de la mouvance musulmane, ne pas pratiquer sa religion, et pourtant militer politiquement pour la défense des droits de sa communauté, surtout depuis septembre 2001, comme le mentionne l'auteur. Il mentionne aussi, et il a bien raison, que la méconnaissance de la culture musulmane
 est à l’origine de typologies classant les cultures et les religions en vraies ou fausses, civilisées ou primitives, naturelles ou barbares. La persistance à vouloir considérer l’islam et les musulmans comme forcément inférieurs est une attitude qui engendre la frustration et qui creuse un fossé entre les Québécois de religion musulmane et les autres Québécois.
 Mais c'est ici que je retrouve l'honnêteté intellectuelle du chercheur. Les «torts» ne sont pas tous du côté des Québécois:
Mais les difficultés viennent aussi des musulmans eux-mêmes. Leur implantation est récente au Québec. Leurs responsables, qui dans leur grande majorité sont nés à l’extérieur du Québec, s’intéressent davantage à ce qui passe dans leurs pays d’origine qu’au Québec et laissent de côté la question identitaire. Ils n’ont pas encore réussi, sauf pour une petite minorité d’entre eux, à trouver un équilibre entre leur appartenance au peuple québécois et leur appartenance à l’islam. Pour beaucoup de musulmans, ces deux appartenances sont antinomiques et non complémentaires. Selon eux, être Québécois signifie s’éloigner de l’islam.
Pratiquants ou non, imams ou non, hommes ou femmes, les personnes de la mouvance musulmane
apprécient ce que la société québécoise offre à ses citoyens en termes de droit à la liberté, à l’égalité et au pluralisme, mais ils restent critiques par rapport à cette société. Peut-être parce qu’elle est laïque et que la laïcité est pour eux synonyme d’athéisme? Athée signifie à leurs yeux infidèle, impie, païen ou simplement opposé à l’islam. Une vraie et juste compréhension de la conception de la laï­cité leur manque. N’importe quel incident montre rapidement la fragilité des musulmans par rapport la société québécoise.
On peut dès lors mieux comprendre la réaction de la communauté musulmane au projet de Charte de la laïcité du Parti québécois. Pour beaucoup d'entre eux, c'est un projet de loi impie. Et pour le Parti libéral, frénétiquement à la recherche des votes des minorités culturelles, c'est une occasion en or de s'opposer à la loi 60. Et pour les élites intellectuelles québécoises inféodées au multiculturalisme canadien, c'est une bataille essentielle au maintien de leurs privilèges. Je rappelle que le texte de M. Daher a été rédigé en 2003, sans aucun lien avec la présentation du projet de loi sur la Charte de la laïcité.

Je termine ce trop long billet sur une remarque qui m'est venue de la lecture des multiples problèmes des pays européens avec leurs minorités musulmanes. Là bas aussi les élites intellectuelles réprouvent l'ignorance et les préjugés de leurs populations. Là bas aussi les problèmes s'empilent et perdurent pendant que les intellos s'enferment dans leurs tours d'ivoire et leurs banlieues cossues, laissant des populations désorientées se débattre dans les problèmes d'accommodements, ouvrant la porte aux populistes démagogues cherchant à faire fortune sur ce tas de fumier qu'est l'intolérance face à l'immigration musulmane.

Je m'adresse aux intellectuels québécois qui se respectent encore. Vous devriez être heureux que le Parti québécois propose des balises modestes et raisonnables aux problèmes de l'immigration musulmane au Québec. Parce que si vous laissez le problème entre les mains de la population, le résultat final risque de ressembler à ce qui se passe en Europe.

Je termine ce trop long billet, disais-je, sur deux autres textes simples et lumineux provenant l'un de Guy Rocher, à l'effet que la loi 60, à l'instar de la déconfessionnalisation de l'éducation au Québec, est une garantie de paix religieuse. L'autre, d'un journaliste vivant à Paris,  Christian Rioux, qui nous explique ce qu'est le devoir de réserve, et qui a trouvé cette formule fabuleuse «la religion des droits».

1 commentaire:

quique ruiz a dit...

Très intéressante la réflection.