vendredi 22 novembre 2013

Les chartes



Il y a la charte canadienne des droits et liberté. Cette dernière est «fondée sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit». C'est dans le texte. C'est la volonté de Dieu et celle des juges qui, selon cette charte, doivent guider la nation vers les verts pâturages de l'amour fraternel. Avec des inspirateurs si éminents, il n'était pas besoin d'impliquer le peuple dans son adoption. Et de fait c'est ce qui arriva: le peuple québécois n'a jamais accepté de ratifier cette charte, qui pourtant le régit depuis 1982.

Il y a la charte des doits et libertés de la personne, antérieure à la charte canadienne, adoptée en 1975 par l'Assemblée nationale du Québec. Les droits et libertés de la personne ont été enchâssés dans cette charte «afin que ceux-ci soient garantis par la volonté collective et mieux protégés contre toute violation», comme il est explicitement stipulé dans le texte. Disons que c'est au minimum plus convivial que la volonté divine ou celle de la Cour suprême du Canada.

Puis il y a la charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l'État ainsi que d'égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d'accommodement. Nous l'appellerons Projet de loi n°60 parce que c'est plus court, et aussi parce que c'est le projet dont tous discutent en ce moment. Dans ses grandes lignes, le projet contient des dispositions vertueuses et la majorité des gens sont pour la vertu. Ce qui polarise l'opinion publique, c'est l'article 5:

Un membre du personnel d’un organisme public ne doit pas porter, dans l’exercice de ses fonctions, un objet, tel un couvre-chef, un vêtement, un bijou ou une autre parure, marquant ostensiblement, par son caractère démonstratif, une appartenance religieuse.

Certains, exaspérés par l'ampleur et l'âpreté du débat, affirment ne pas avoir de temps à perdre sur un problème aussi ostentatoirement insignifiant: les employés de l'État peuvent-t-ils être contraints de ne pas porter de signes religieux pendant leurs heures de travail? Mais voilà que le chef de l'opposition se rebiffe, lance des ''over my dead body'' et s'enfarge dans le tchador tendu par une député musulmane de son caucus. Le leader de l'opposition en chambre nous démontre la validité de la loi de Godwin en invoquant la Nuit de Cristal où un brave petit juif a choisi la mort plutôt que de se séparer de sa kippa. Notre bonne dame patronesse Françoise David, chef de la troisième opposition, s'oppose pour protéger les musulmanes voilées susceptibles de perdre leur emploi. Quant au chef de la deuxième opposition, il se réfugie sous le parapluie du rapport de messieurs Bouchard et Taylor, les Dupond et Dupont de la philosophie québécoise.

La charte canadienne avance que «tous ont droit à la même protection et au même bénéfice de la loi, indépendamment de toute discrimination, notamment des discriminations fondées sur la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, le sexe, l’âge ou les déficiences mentales ou physiques».

La charte québécoise considère que «le respect de la dignité de l'être humain, l'égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance des droits et libertés dont ils sont titulaires constituent le fondement de la justice, de la liberté et de la paix».

Les deux chartes précédentes sont d'avis qu'il ne faut pas traiter les hommes et les femmes différemment. Le problème, c'est que les deux chartes reconnaissent aussi la liberté de religion comme un droit fondamental. Et les religions ne reconnaissent pas que les hommes et les femmes sont égaux. Les deux chartes contiennent en elles-mêmes la contradiction sur laquelle se débattent tant de gens aujourd'hui.

Personnellement, je trouve correct qu'une troisième charte vienne préciser qu'en cas de conflit entre le droit à la liberté de religion et le droit à l'égalité des hommes et des femmes, c'est ce dernier qui l'emporte.

Dans les milieux intellectuels du Québec, plein de personnes, pour la plupart athées, agnostiques ou non pratiquantes, se portent à la défense de la liberté de religion «bafouée» par la charte sur la laïcité. Le voile porté par certaines musulmanes, en vertu d'une tradition qui remonte bien avant que Mahomet n'invente sa religion, est devenu le casus belli de leur hargne contre le Parti québécois.

Quoi? Le Parti québécois s'en prend aux «ethnies»! Il attaque notre électorat captif, celui par lequel nous pouvons conserver notre cher Canada! Oh l'horreur du nationalisme, du repli sur soi, de l'islamophobie, de ces relents de nazisme!, disent-ils.

Cet amalgame d'anathèmes a fait le travail. Beaucoup de musulmans qui ont fui des pays intolérants sur la question religieuse se questionnent maintenant sur la charte de la laïcité. Même certains souverainistes de salon déplorent la limitation d'un droit fondamental et volent au secours de leurs nounous voilées, regrettant que le Parti québécois attise la ''xénophobie naturelle'' des Québécois à des fins électoralistes.

Ces «élites» ont bien peu de respect pour leur peuple. Les Québécois ont le droit de vote depuis 1791. Ils ont accueilli les Américains loyalistes après l'indépendance des États-Unis, puis les Irlandais qui mouraient de faim, puis les Juifs persécutés, les Italiens, les Maghrébins, et cetera, dans une démocratie fonctionnelle et inclusive. Que les Québécois veuillent marquer la nature laïque de leur État avec des fonctionnaires qui s'affichent comme tels, ça n'est que normal. Et c'est ce que la majorité des Québécois veulent.

On attribue cette phrase à René Lévesque:«Je me méfie des gens qui disent aimer leur peuple mais qui n’aiment pas ce que le peuple aime.»  Enfin, pour ma part, j'attribue cette phrase à un biscuit chinois: «Les sages apprennent plus des idiots que les idiots des sages».

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