dimanche 17 avril 2011

Théorie de théories


Si votre partenaire de vie rentre à la maison à 3 heures du matin et explique son retard par une crevaison, vous allez sûrement spéculer sur d'autres théories pour expliquer la chose. Et si la personne en question s'obstine à maintenir son explication déraisonnable, vos soupçons s'en trouveront confortés.

Si un parti politique veut bâtir des prisons en invoquant la hausse de la criminalité quand il est prouvé que la criminalité est en baisse, vous avez tendance à invoquer la théorie de l'électoralisme crasse: acheter les votes des «rednecks» et des ignorants qui sont d'avis qu'aujourd'hui, «c'est donc bien effrayant, c'est pas comme dans l'temps !»

Si un gouvernement vous dit que, le 11 septembre 2001, 19 fous d'Allah armés de couteaux à prélart font tomber 4 avions et 5 édifices causant ainsi la mort de 2996 personnes, et qu'il n'y a rien à rajouter, vous aurez au minimum tendance à échafauder quelques théories sur une possible conspiration quelque part. Et si les autorités, pour toute réponse, vous envoient promener avec une enquête bidon et un silence méprisant, vos soupçons s'en trouvent confortés.

Si un gouvernement envahit un autre pays pour sauver l'humanité d'un dictateur fou possédant des armes de destruction massive et qu'on s'aperçoit qu'il n'y a pas d'armes de destruction massive, là, on se met à échafauder des tas de théories pour expliquer quelque chose d'aussi déraisonnable. Il se trouvera encore de gens qui chercheront à vous faire taire en vous assénant l'argument massue: «Foutaises ! Encore une théorie de conspiration !»

Si un gouvernement demande au Conseil de sécurité de l'ONU d'établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye pour des raisons humanitaires et qu'il annonce par la suite que le but de l'affaire, c'est de faire sauter les pieds à Kadhafi, comme l'ont fait Sarkozy, Obama et Harper, vous ne croyez plus aux prétextes évoqués et vous recherchez une théorie qui explique mieux l'incohérence des «zautorités».

Voici une théorie qui n'est sans doute pas exhaustive des théories qui circulent sur l'agression dont est encore victime un autre pays souverain membre de l'ONU:

1° Les «Trois Harpies», soit Hillary Clinton, Susan Rice et Samantha Power, encore traumatisées par l'inaction des États-Unis pendant le génocide rwandais, ont insisté auprès d'Obama pour intervenir en Libye;

2° Le «commander-in-chief» Obama n'a pas voulu démériter de la longue liste de guerriers (Reagan, Bush I, Clinton et Bush II) dont il est le successeur, surtout devant le spectacle d'un Moyen-Orient en plein bouleversement;

3° On veut le pétrole libyen. Mais ce pays ne fournit que 2 % de la production mondiale et les Saoudiens à eux seuls peuvent facilement compenser si ce pétrole vient à manquer;

4° On veut mettre au pas la Banque Centrale de Libye. Dix jours après le 11 septembre 2001, le général Westley Clark s'est fait dire par un collègue que le Pentagone allait envahir l'Iraq. Puis, peu après, qu'il fallait aussi envahir la Libye, la Syrie, le Liban, la Somalie, le Soudans et l'Iran. Qu'ont en commun ces 7 pays ? Ils ne sont pas membres de la Banque des Règlements Internationaux en Suisse, c'est-à-dire de la banque centrale des banques centrales.

L'Irak de Hussein et la Libye de Kadhafi étaient et sont des plus actifs à refuser d'être payés en dollars pour favoriser d'autres monnaies d'échange, ce qui affaiblit le dollar. Constatant que les insurgés libyens, dès le 19 mars 2011, le jour même du début des bombardements français, décrétaient la mise sur pied d'une nouvelle Banque Centrale à Benghazi, il y a lieu de se demander si le soutien du dollar n'est pas un but plus important que le soutien du marché du pétrole;

5° Enfin, dernière théorie: l'opération libyenne est la première menée en fonction de la doctrine Obama. L'occupation de pays arriérés et sous-développés coûte trop cher et est contre-productive, comme le démontrent l'Iraq et l'Afghanistan. À l'avenir, entre autres à travers l'OTAN, les États-Unis se contenteront d'utiliser leur aviation et leur marine pour maintenir le canal ouvert vers les matières premières nécessaires aux peuples civilisés, sous-traitant à d'autres nations les interventions sur le terrain pour contenir les indigènes, comme au Soudan, en Côte d'Ivoire et maintenant en Libye.

Je reviens sur l'article d'Andrew J Bacevich, beaucoup plus profond que ce que ma citation plus haut ne le laisse entendre. Il développe l'idée que chaque administration publique fait à un moment donné consensus sur une action en se basant sur de multiples motivations. Il n'existe pas une seule théorie pour expliquer une position donnée de l'administration américaine. Peu importe les raisons, les motivations, les doctrines des différents présidents américains, il n'est qu'une chose en commun qui leur appartienne à tous: la décision de recourir en définitive à la force.

Cette clause à l'ONU du devoir de «protéger les populations contre le génocide» est très pratique pour les agresseurs qui veulent s'en prendre à d'autres pays. On n'invente rien: Hitler a «sauvé» les Sudètes de l'oppression tchécoslovaque en 1938. Obama, Bush II, Clinton, Bush I, Reagan, même combat. Obama n'est que le plus brillant et le plus éloquent d'entre eux.
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Dessin: Bellaciao.

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