
Attention: ce billet dévoile le dénouement du film pour mieux en discuter la signification.
Je suis allé voir Gran Torino, de Clint Eastwood. Nous allions voir, mon fils et moi, Dirty Harry frapper dans le tas et massacrer des gangs de rue. Enfin, c'est le genre d'action que la bande-annonce du film promettait. Il faut dire que mon fils de 23 ans, amateur de films d'action comme moi, est plutôt de la génération «Schwarzenegger». Il ne s'est jamais vraiment intéressé aux films d'Eastwood. Je l'ai traîné au cinéma et il est venu pour me faire plaisir.
À la sortie, nous étions tous les deux surpris. Nous avions savouré chacune des 116 minutes que dure le film et pourtant, il n'y avait presque pas eu d'action, seulement du «parlage». Nous n'avions pas vu passer le temps, et malgré la mort de ce vieux chnoque sympathique de Kowalski, nous avons quitté la salle le sourire aux lèvres. Voir Thao, le jeune Hmong, partir avec la Gran Torino 1972 a fait mon bonheur. En latin, «it made my day».
Marc Cassivi, critique au journal La Presse, déclare que Gran Torino est un film raté. C'est le même critique qui manque de superlatifs pour porter aux nues La graine et le mulet, que j'ai franchement détesté. Bon, je ne veux pas faire grief à M. Cassivi de ne pas aimer les mêmes films que moi. Je ne fais simplement pas partie de son public cible. Mais ses chroniques auront tout de même une utilité pour moi: s'il a aimé, je détesterai.
Gran Torino 2009. Pourquoi 2009 ? Parce que le fim aborde avec une vision de 2009 des problématiques de 2009.
°°° Les gangs de rue: des jeunes effrayés, mal intégrés à leur milieu social, qui se regroupent en pensant qu'ils auront moins peur s'ils font peur. Authentiquement dangereux pour eux-mêmes et pour les autres.
°°° Les jeunes garçons sans modèle paternel: Kowalski sert de modèle paternel à Thao. Il lui enseigne ses 4 principes: dans la vie, ça prend une job, ça prend un char, ça prend une blonde et il faut sacrer comme un homme ! Les modèles paternels sont en effet très utiles, ne serait-ce que pour les rejeter...
°°° Les songeries de la vieillesse: ces fantômes, ces souvenirs qui hantent la mémoire, et qui reviennent sans cesse. Kowalski pense à ceux qu'il a tués pendant la guerre de Corée. Mais il n'est pas besoin d'avoir tué pour être assailli de songeries. Il suffit d'être socialement plutôt inactif, comme le deviennent peu à peu les retraités. Il n'y a plus le tourbillon de la vie pour étourdir et faire oublier.
°°° La dégradation urbaine: compagne du déclin industriel de l'Amérique. On en a une vision saisissante dans ce film tourné dans une banlieue déshéritée de Détroit.
°°° La formation de ghettos ethniques: là encore, les Hmongs immigrés aux États-Unis se regroupent pour avoir moins peur, pour s'entraider.
°°° L'euthanasie: le refus de mourir lentement dans la déchéance physique, torturé par un corps médical qui veut notre bien et qui l'aura. Des critiques ont parlé de rédemption quand Kowalski s'en va se faire tuer par les petits voyous, de façon à ce que ces derniers soient emprisonnés pour meurtre. La réalité, c'est qu'il est atteint d'un mal incurable et qu'il a décidé d'en finir. En provoquant les voyous, il fait d'une pierre trois coups: il évite l'acharnement thérapeutique, il conduit les voyous en prison et il aide les deux voisins Hmong qu'il avait appris à aimer. Notons qu'après Million Dollar Baby, c'est le deuxième film où Eastwood traite, à sa manière, d'euthanasie.
Le tout dans un film vivant qui nous raconte une histoire fluide, vraisemblable, pleine de retournements. Un vrai «feel good movie», malgré le caractère sombre de certains thèmes abordés. Que demander de mieux ?
J'allais presqu'oublier. Un seul élément du film est invraisemblable. Kowalski boit souvent de la bière et c'est presque son unique passe-temps: il est donc physiologiquement et médicalement impossible qu'il n'ait pas de bedaine de bière.
________________________________________________
photo: Gran Torino 1972, par Wikimedia Commons.















