vendredi 2 janvier 2009

Gaza, vu de Gaza

Il est facile, vu d'ici, de rationaliser les problèmes du Moyen-Orient, de raconter les visites des diplomates, de répéter les demi-vérités des porte-parole autorisés, etc. Les médias de masse se doivent d'exercer des choix dans les nouvelles qu'ils rapportent, ne serait-ce que pour éviter que leurs auditeurs ou leurs lecteurs ne vomissent le dernier repas sur la table du salon. Finalement, les problèmes de Gaza finissent par ressembler à un ballet abstrait de concepts, de déclarations de principe et de conjectures sur la conjoncture internationale.

C'est là où les bloggers peuvent complémenter le travail des grands médias. Le site GlobalVoices nous offre des billets de bloggers en provenance de partout dans le monde. Et entre autres, ce billet écrit par Ayesha Saldanha et traduit par Claire Ulrich qui nous fait une revue de blogues en provenance de Gaza:

Laila El-Haddad, qui publie le blog en anglais Raising Yousuf and Noor, donne les dernières nouvelles transmises par ses parents depuis Gaza:
“C'est le black-out total à Gaza maintenant. Les rues sont vides et mortes.”
Je parle à mon père, Moussa El-Haddad, un médecin retraité qui vit Gaza City, via la messagerie instantanée Skype, depuis Durham, en Caroline du nord aux Etats-Unis. J'y vis depuis la mi-2006, le mois où les postes frontières de Gaza ont été hermétiquement fermés par Israël et où le blocus a été renforcé. […] J'entends des explosions en fond sonore. La voix de mes parents sonne lointaine et morne sur le haut-parleur de mon ordinateur, mais reste suspendue comme un écho dans la vallée de la mort. Ils évoquent les souvenirs terrifiants de mes nuits à Gaza il y a seulement deux ans. Des nuits qui, aujourd'hui encore, tourmentent mon fils de 4 ans. Il refuse de dormir seul.
“Tu les entends ? La maison tremble. Tout tremble, nous, et les alentours”.

Philip Rizk, un Egyptien-allemand qui blogue sur Tabula Gaza, a publié la conversation qu'il a eu via Skype avec un ami à Gaza:
Il n'y a plus rien dans le pays. Nous avons assez de farine pour quatre ou cinq jours.. d'autres n'en ont plus. Tu peux attendre 8 ou 9 heures pour acheter un sac de pain à la boulangerie….quand elles ouvrent.

Il n'y a plus rien à Gaza, seulement la mort, c'est tout ce qui reste, à tout moment tu attends ta mort, ils ont commencé à appeler les gens, s'ils ciblent vos voisins, une voiture qui passe à côté de vous, vous êtes fini, c'est une guerre. La dernière fois que je suis sorti de la maison, c'était mercredi dernier.
[…] J'entends des bombardements. La moitié du quartier est occupé à des funérailles
[…] La mort touchera tout le monde, tu ne trouveras pas une maison où la mort ne soit pas entrée à Gaza. Jusque-là ils n'ont pas tué les dirigeants du Hamas ou des militaires.

Peut-être que c'est la dernière fois qu'on parle, il se peut que tu nous trouves morts la prochaine fois, l'électricité va sans doute être coupée dans cinq minutes.

Eva Bartlett, une activiste canadienne, sur In Gaza:

Sur le terrain ici, et d'après ce que nous apprenons des témoins de première main, je ne crois pas qu'Israël “cible des positions du Hamas”. […] Laissez-moi vous donner quelques témoignages personnels de bombardement à grande échelle, de bombardement aveugle et du ciblage de civils : 8 homme, le père (âge : 55 ans), 6 de ses fils (âges : de 15 ans à la vingtaine d'années), et un ami (15 ans) ont été ciblés par un missile via un drone israélien hier à 17 h, alors qu'ils apportaient des métaux de récupération à un atelier de ferronerie. Cette attaque est survenue une heure après qu'un F-16 israélien a ciblé l'atelier mais a frappé la maison à côté. L'atelier ciblé aurait stocké des roquettes (il y avait des bombonnes d'oxygène pour le travail sur les métaux). Les huit morts ont été déchiquetés par le missile.


Hier aussi, trois ados ramassaient du bois pour faire la cuisine, il n'y a plus de bouteilles de butane car à cause du blocus d'Israël, les bouteilles de gaz pour la cuisine font partie des nombreux produits interdits, qui comprennent aussi les médicaments, les pièces de rechange pour les équipements médicaux, le ciment pour les constructions, et une très longue liste que je n'ai pas le temps de reproduire en ce moment mais qui est très bien répertoriée par l'ONU et autres sources “objectives”.


Vittorio Arrigoni est un activiste italien, lui aussi à Gaza en ce moment, qui blogue en italien sur Guerrilla Radio:
Il semble que faute de trouver des cibles plus “sensibles”, l'aviation et la marine se divertissent à cibler des lieux saints, des écoles et des hôpitaux.

Ici, c'est le 11 septembre toutes les heures, à chaque minute, partout, et demain est toujours un nouveau jour de deuil, toujours le même. Les hélicoptères et les avions volent sans répit : quand vous voyez l'éclair, vous êtes déjà fichu, il est trop tard pour se mettre à l'abri. Il n'existe pas de bunkers, nulle part sur la bande, aucun lieu n'est sûr.

Je ne réussis plus à joindre mes amis à Rafah, même pas ceux qui vivent au nord de Gaza City, j'espère que c'est à cause de l'encombrement du réseau. Je l'espère. Cela fait 60 heures que je n'ai pas fermé l'oeil, pas plus que tous les Gazaoui.

(...)Des dizaines de personnes sont portées disparues, dans les hôpitaux, il y a des femmes désespérées qui cherche leur mari, leurs enfants, depuis deux jours, et souvent en vain. La morgue est un spectacle macabre. Une infirmière m'a dit qu'après des heures de recherches dans les morceaux de corps épars dans la morgue, une femme palestinienne a reconnu son mari à une main amputée. C'est tout ce qui restait de son mari, elle portait toujours son alliance, gage de l'amour éternel qu'ils s'étaient jurés.

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photo: publiée par Vittorio Arrigoni.

11 commentaires:

Anonyme a dit...

Il faut absolument que les terroristes du HAMAS arretent de lancer des missiles sur Israel.
L'armee israelienne ne fait que riposter a la folie meutriere des milices du Hamas.
Les dirigeants du Hamas ne veulent pas la paix. Ils veulent seulement creer un climat de terreur dans la region pour mieux etablir leur dictature sanglante sur le peuple palestinien de Gaza.

Zylag a dit...

Et la partie adverse de répondre:

«Il faut absolument qu'Israël mette fin à son blocus criminel et aux punitions collectives contre Gaza.

Les milices du Hamas ne font que riposter aux crimes d'Israël condamnés par les lois internationales.

Les dirigeants d'Israël ne veulent pas la paix, ils veulent simplement être élus aux élections du 10 février prochain en démontrant qu'ils sont capables de tenir la ligne dure face aux Palestiniens.»

Et les deux parties adverses se répondent, et s'injurient, et se tirent dessus depuis des décades. Et les deux parties adverses cherchent à justifier leurs conneries en inondant les médias par les interventions de partisans. D'où lassitude et dégoût.

Il ne s'agit pas simplement de renvoyer les deux parties dos à dos. C'est la dynamique même du conflit qui découle des intérêts crasses des élites palestiniennes, comme vous le mentionnez, et des élites israéliennes, comme la partie adverses le mentionne.

Steve a dit...

Selon les statistiques du « The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories », il y a eu de juin 2004 jusqu'à la fin de 2007, donc sur une période de 195 semaines, des tirs de missiles Qassam qui ont tué 12 Israéliens en riposte aux conditions de vie inhumaines dans leur camp de concentration à ciel ouvert imposées par Israël.

Selon les services médicaux palestiniens à Gaza, il y a eu depuis le 27 décembre 2008, donc sur une période d'une semaine au moins 435 Palestiniens qui ont été tués et 2285 autres qui ont été blessés dans les attaques israéliennes.

Répétez après moi : Israël a le droit de se défendre. La Guerre c'est la Paix, la Liberté c'est l'Esclavage, l'Ignorance, c'est la Force.

Zylag a dit...

Le grand maître Orwell n'aurait pas mieux dit.

Anonyme a dit...

les milices du HAMAS ont bien le droit de se défendre et ils ne sont pas obligés de rester les bras croisés pour que israel tue tous les habitants de Gaza.
Il faut arrêter d'accuser HAMAS, il ne font que se défendre, et ce ne sont pas des terroristes !
les vrais terroristes sont ceux qui n'arrêtent pas de tuer les enfants et les innocents.
HAMAS sont de vrais soldats courageux !

Anonyme a dit...

je pense que le proche-orient est une affaire divine, le jour où la paléstine aura son indépendance cela signifie la fin du monde. ils sont condamnés à vivre ensemble que se soit en paix ou en guerre jusqu'au jour "j".

Steve a dit...

Après le massacre de Cana en 2006, le massacre courageux à distance des enfants de Gaza décembre 2008/janvier 2009.
http://portail.islamboutique.fr/gaza2008/

Zylag a dit...

@ Steve: Le site que vous suggérez n'est pas accessible.

friend a dit...

La propagande du gouvernement israélien a été complètement intériorisée dans le discours dominant des médias Européens et Américains. On explique la violence actuelle par le fait que le Hamas aurait brisé la trêve avec Israël, et qu’il est donc responsable de la violence israélienne présentée comme une « riposte », Israël ne faisant que se défendre contre un ennemi implacable qui veut toujours le détruire. Dans les meilleurs des cas, on déplore les excès de la dite « riposte », mais on ne remet pas en question qu’il s’agit bien d’une riposte. Le dossier entier de La Presse sur la situation actuelle a pour titre : Riposte d’Israël à Gaza.

On a donc complètement intériorisé la signification que le gouvernement israélien veut donner à l’événement, et elle devient le cadre à partir duquel la situation actuelle est perçue et comprise. On ne remet pas non plus en question le principe même de la violence pour résoudre le différend israélo-palestinien, étant entendu que cette violence est légitime quand Israël l’utilise mais illégitime quand le Hamas le fait, même si les moyens dont dispose chacun des deux protagonistes ne sont pas comparables et que les dommages qu’ils subissent en termes humains et en termes d’infrastructures ne sont aucunement comparables non plus.

Cette logique souffre de deux erreurs fondamentales qui font qu’elle ne tient absolument pas la route. D’abord elle contredit les données empiriques sur le terrain qui sont bien documentées et que personne ne conteste : c’est juste qu’on les oublie. Ensuite elle s’inscrit dans une logique proprement coloniale.

Qui a brisé la trêve ?

Contrairement à ce qui a été répété ad nauseam dans les éditoriaux ainsi que dans les entrevues télévisées, ce n’est pas le Hamas qui a brisé la trêve mais bien Israël. C’est le 4 novembre 2008 que la trêve, qui durait depuis quatre mois, a été brisée par Israël lors d’un bombardement qui a fait six morts parmi les Palestiniens. C’est seulement après ces assassinats ciblés que les tirs de roquettes ont repris, pas avant. Le 17 novembre, les Israéliens bombardaient à nouveau et tuaient quatre autres Palestiniens, amenant le total de morts palestiniens à quinze depuis le bris de la trêve par Israël. Ces faits sont solidement documentés (voir par exemple les textes de l’ancien correspondant du Jerusalem Post, Joel Greenberg, dans la Chicago Tribune du 17 novembre 2008).

Dès le lendemain du 4 novembre Israël a décidé de boucler complètement Gaza et de ne pas permettre la circulation de nourriture et de médicaments. Entre le 5 novembre et le 30 novembre 2008, seuls 23 camions de vivres ont pu entrer à Gaza alors qu’en moyenne, ce sont 3000 camions par mois qui peuvent répondre aux besoins de la population qui se chiffre à 1.5 millions. La situation humanitaire déjà désastreuse, et dénoncée comme telle par les représentants de l’ONU, est devenue encore plus catastrophique suite à ce blocus. Mais ni les bombardements Israéliens ni le blocus ne sont considérés comme des actes d’agression.

Une logique coloniale

Alors qu’est-ce qui amène les faiseurs d’opinion à « oublier » ces petits détails ? C’est qu’au fond, le gouvernement d’Israël se donne le droit d’utiliser la violence contre une population qu’il considère humainement inférieure, mais ces populations inférieures ne doivent surtout pas lever le ton. Dans la logique coloniale, rien n’est considéré comme une agression contre des populations subalternes, alors que toute révolte des subalternes est considérée comme un affront à l’ordre colonial, et doit être sévèrement punie.

Dans cette logique, on n’a pas besoin de respecter le droit international, et on pense que les peuplades inférieures ne comprennent que le langage de la force. Cette logique n’est heureusement pas partagée par toute la société israélienne et les mouvements comme Gush Shalom la contestent énergiquement. Or ce n’est pas le langage de la force qui va faire débloquer la situation, mais le respect du droit international.

Zylag a dit...

@ friend: Merci des précisions.

Il est vrai que la propagande du gouvernement israélien est efficace.

Mais dans ce cas-ci, son argumentaire est impuissant devant l'éloquence des images qui viennent de Gaza. J'ai bien l'impression qu'il est en train de perdre cette guerre.

Steve a dit...

Voici un lien actif:
http://na.mo.free.fr/gaza2008/