
Le film de Ken Loach, The Wind That Shakes the Barley, raconte les derniers combats des indépendantistes irlandais avant la création de l'État libre d'Irlande, de même que la guerre civile qui s'ensuivit entre les indépendantistes nationalistes favorables au Traité de Londres et les indépendantistes républicains qui s'y opposaient.
L'histoire des indépendantistes irlandais et le film qui la raconte peut nous apprendre beaucoup sur notre propre situation, ici au Québec, cette lointaine province de l'un des seize royaumes du Commonwealth. J'utiliserai donc certaines scènes du film pour éclairer certains débats qui ont cours actuellement et qui donnent sa coloration à l'air du temps.
L'assassinat de Micheail O'Sullivan
Le film commence par une partie de hockey sur gazon jouée entre amis. À leur retour à la maison, un groupe d'entre eux se font interroger par les Black and Tans, sous prétexte que tout rassemblement est interdit. Quand on lui demande son nom, Micheail O'Sullivan répond en gaélique, la seule langue qu'il sait. Le chef des Black and Tans le prend comme un geste de défi.
Micheail est poussé à l'intérieur de la maison et assassiné.
On l'a souvent dit sur ce blogue, à propos de l'Afghanistan entre autres. Les guerres de contre-insurrection sont très impopulaires et ne servent souvent qu'à susciter leur propre opposition. Je me souviens encore de cet ancien guérillero, aujourd'hui conseiller militaire, qui affirmait que les insurrections n'avaient pas pour origine la pauvreté et la misère, mais la stupidité et l'arrogance des dirigeants, de même que celles de leurs représentants sur le terrain.
Au Québec, nous avons eu peu d'épisodes sanglants qui ont fouetté l'ardeur nationaliste. Après la révolte des Patriotes en 1837, la pendaison de Louis Riel et la crise de la conscription en 1917, les nationalistes n'ont pu profiter que de la stupidité de Donald Gordon qui ne trouvait pas de Québécois capables d'administrer le CN, de celle des petits vieux orangistes de Sault-Ste-Marie qui piétinaient le drapeau du Québec et de l'arrogance de Pierre Trudeau qui donné son essor au Parti québécois. Notre dernier espoir pour revitaliser le nationalisme québécois repose sur l'arrogance ou la stupidité, à votre choix, de Stéphane Dion qui pourrait bien prendre le pouvoir aux prochaines élections.
Comme l'affirmait le héros du film, vers la fin: «C'est facile de savoir contre quoi on est, mais c'est difficile de savoir en quoi on croit.» On peut facilement mobiliser les foules contre quelque chose. Mais il est très difficile de les enflammer pour un but précis.
L'exécution de Chris Reilly
Chris Reilly, un jeune ouvrier agricole de 17 ans, faisait partie de l'IRA et travaillait pour le propriétaire terrien du coin. Le propriétaire, ayant remarqué les activités suspectes de Chris, fit venir les Anglais pour l'interroger. Sous la torture, Chris dévoila la cachette des indépendantistes rebelles qui furent tous arrêtés. Ces derniers s'évadèrent et poursuivirent leurs actions de guérilla. Mais ils reçurent l'ordre d'exécuter le propriétaire terrien ainsi que Chris Reilly. C'est Damien O'Donovan, le jeune médecin qui est le héros du film, qui doit tuer Chris, même s'il le connait depuis qu'il est tout petit:
Chris: Promise me, Damien. Promise me you won't bury me next to him?Et Damien abat Chris. Plus tard, Damien raconte qu'il est allé voir la mère de Chris pour lui faire part de ce qui s'était passé. Elle est allée voir la tombe de Chris, puis elle a dit à Damien: «Je ne veux plus jamais te voir.»
[il montre le propriétaire]
Damien: The chapel. Do you remember, on the way up? Do you remember?
Chris: Yeah.
Damien: In there.
Chris: Tell Teddy I'm sorry. I'm scared, Damien.
Damien: [soupir] Have you said your prayers?
Chris: Yeah.
Damien: I'll protect you.
Damien: Give me your letters, Chris. [les lettres d'adieu]
[Damien tend la main; Chris le regarde]
Damien: Give me your letters, Chris!
Chris: I didn't know what to write. And Mam can't read.
[Damien laisse tomber les bras et soupire]
Chris: Just tell her I love her. And where I'm buried.
Pourquoi je raconte tout ça ? C'est pour essayer de redonner aux mots leur poids réel. Guerroyant dans le «combat» indépendantiste québécois, nous avons «les Louis Riel du dimanche, les décapités de salon, les pendus de fin de semaine, les martyrs du café du coin, les révolutavernes et les molsonnutionnaires». Ces gens-là font parfois abus de termes comme officine, totalitaire, bombe, sbire, régime, ennemi, traître. Ils ont le respect des interlocuteurs assez léger et l'anathème plutôt pesant.
Trahir, c'est livrer ceux à qui on doit fidélité, c'est abandonner son camp, passer à l'ennemi. Chris Reilly a-t-il trahi ? Le propriétaire est-il un traitre ? Le propriétaire n'est pas passé à l'ennemi, il est l'ennemi. Chris n'est pas non plus passé à l'ennemi, il a livré ses amis sous la torture. Fallait-il qu'en plus d'être torturé par ses ennemis, il soit tué par ses amis ? Même dans une situation dramatique comme celle illustrée par le film, le mot «traître» est ambigu. C'est pourquoi je tique un peu quand je vois ce mot utilisé à tort et à travers dans les débats. Les débats n'ont pas pour but de tuer l'adversaire, mais de le convaincre. Et ce n'est jamais une bonne idée de traiter quelqu'un de «traître», ou «d'ennemi» quand on veut le convaincre.
La métaphore hargneuse est davantage le signe de la faiblesse de vos arguments que de l'indignité de votre interlocuteur.
Message à ceux qui n'ont pas vu le film.Les paragraphes suivants dévoilent la fin de l'histoire. Si vous préférez vous en garder la surprise, il est préférable de passer à un autre article.
L'exécution de Damien O'Donovan
Teddy O'Donovan est le frère de Damien. Il avait rang d'officier dans l'IRA et maintenant, il est aussi officier dans l'armée irlandaise mise sur pied par l'État libre d'Irlande. Teddy est un nationaliste, il accepte le statut de dominion pour l'Irlande et il se soumet au serment d'allégeance à la royauté. Damien s'est battu davantage pour que l'Irlande devienne une république et un état socialiste. Il rejette le Traité de Londres et il continue de se battre contre l'État libre d'Irlande et pour ses idéaux.
Lors d'une fouille pour trouver des armes, Damien est capturé par l'armée irlandaise. En prison, la même que celle du début de l'histoire, c'est son frère Teddy qui l'interroge. Teddy lui fait voir que la vie pourrait être magnifique pour Damien, soigner ses compatriotes, vivre avec Sinead et élever ses enfants. Damien répond qu'il a tué Chris Reilly pour avoir dénoncé ses amis et que jamais il ne le fera. La logique de guerre est enclenchée entre les deux frères. Teddy fait fusiller Damien à l'aube.
Je ne suis pas personnellement un extrémiste, et même, je pourrais dire que cette sorte de personnes me rend plutôt méfiant. D'ailleurs, depuis un certain Ben Laden, les extrémistes religieux ou politiques ont plutôt mauvaise presse. Mais je ne condamne pas le jusqu'auboutisme de Damien. Il s'est impliqué fortement dans la guérilla. Il a vu des enfants mourir de faim. Il a assisté impuissant à la torture de sa compagne. Il a tué des ennemis, mais des amis aussi. Cela change un homme. Plus on s'est engagé, plus il est difficile d'arrêter.
Mais cette situation nous apprend quelque chose sur nous, sur le Parti québécois, sur les «purs-et-durs». Un jour, peut-être, il faudra négocier avec les représentants de la fédération canadienne. Voyons par un exemple: pour éviter la partition, nos négociateurs accordent un droit de passage illimité entre l'Ontario et le Nouveau-Brunswick, le tout afin de permettre au reste de la fédération canadienne de fonctionner. Il y aura des purs-et-durs pour contester cette perte de souveraineté. Et ainsi de suite sur différents éléments de juridiction.
Ce que le film de Ken Loach m'a fait réaliser, c'est qu'il n'y aura jamais de lendemains qui chantent, que des lendemains qui déchantent. Pour certains Québécois, la future souveraineté ne sera jamais assez complète. Et vous pouvez être certains qu'on les entendra !
_________________________________________________________
photo: «Le 3 mai», tableau de Goya, 1814.

























