vendredi 19 décembre 2008

Le livre et l'écran

Le livre, cet objet amoureusement enluminé par les moines, boudé au départ par les contemporains de Gutenberg quand on l'imprima, symbole aujourd'hui de l'objet culturel, quoique majoritairement destiné à diffuser des recettes de cuisine, a encore ses adeptes. J'en suis un. Le livre n'est qu'un médium, et c'est celui que je préfère pour déguster un bon roman.

L'écran d'ordinateur est le médium pour diffuser les images du Net. Il coexiste avec le journal, le livre, la télé. Le Net est fait de clips, de brefs textes, de poèmes, de chansons, de commentaires, etc. On le dit superficiel. On critique les sources de Wikipédia. Les micro-bloggers sont ridiculisés par les pros de l'information. Le Net a été boudé au départ par les auteurs sérieux et les grands penseurs qui voient plein de gens parler n'importe comment de sujets sur lesquels, eux, ils ont mûrement réfléchi.

Romain-Pierre Bourque a écrit un texte intéressant sur la question. Il rapporte le point de vue de deux auteurs pour ensuite y aller de sa propre interprétation:

Frédéric Cavazza

[Cavazza parle de] l' incapacité des micro-bloggers et internautes non professionnels en général à produire une information qui aurait du sens. (...) [Cavazza ] explique la difficulté rencontrée par les internautes à produire des contenus complexes et des analyses à valeur ajoutée, ceux-ci préférant se situer dans le commentaire. (...)

Ainsi les internautes ne seraient que des caisses de résonance, répétant des contenus produits par d’autres, ou proposant des morceaux de réflexion, ou plutôt des réactions émotionnelles moins pertinentes que l’usage (arbitrairement considéré comme maîtrisé) de la raison, sous la forme de commentaires.

Francis Pisani

[Pisani est d'avis que] l’information en général, qu’elle se fasse par micro-blogging ou dans la presse classique, ne prend sens que chez le consommateur. (...) Ainsi la multitude de références s’articule a posteriori, les cohérences et confrontations de thèses n’étant pas nécessaires à l’intérieur d’un même contenu qui se trouve de toutes façons mis en concurrence avec d’autres.


Ainsi nous assisterions à une rupture dans le rapport à la lecture, le « story-telling » et le conte étant élaborés par le lecteur lui-même, en bout de la chaîne de médiatisation.

Romain-Pierre Bourque

[Pour Bourque,] dans la société du spectacle, (...) l’élaboration intellectuelle ne se fait même pas chez le lecteur-internaute-spectateur mais obligatoirement dans un dynamisme des références à travers une nouvelle mise en scène. L’internaute ne possède en effet à aucun moment une idée unilatérale de vérité, il pourra s’exprimer lui-même sur le web ou un autre support si il en a les moyens, pour faire résonner un point de vue ou une articulation de thèses. (...)

Ainsi il ne s’agit pas tant d’une lecture fragmentaire que d’une écriture fragmentaire et même d’un processus d’élaboration de la pensée lui-même fragmentaire dans le sens où toute opinion, toute réflexion, toute analyse est négociée et remise en discussion. La vérité, multilatérale, n’est alors possédée par personne.



En résumé, la multiplicité des points de vue et l'abondance d'informations parcellaires permet aux bloggers, et à leurs lecteurs, d'avoir une meilleure idée de la réalité qu'un seul texte bien fouillé mais soumis aux biais, aux préjugés, à l'orientation éditoriale en quelque sorte, de son auteur.

Cette idée me séduit, même si je reste conscient qu'on aura toujours besoin des grands réseaux médiatiques pour aller chercher les faits, les débusquer s'il le faut. Pour l'instant aussi, le livre me semble le meilleur médium pour le roman. Et la télé aussi, dans les crénaux qui lui conviennent.

Chaque fois qu'un nouveau médium surgit, il crée des résistances puis il finit par prendre sa place, au milieu des autres médias, contribuant ainsi à l'enrichissement de tous. D'ailleurs, au départ, il en fut ainsi du livre...
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photo:
Bible historiée de Pampelune - XIIe siècle
Bible sur parchemin de 1197 constituée d’un millier de petits tableaux de style roman. Cette bible historiée aurait été exécutée à Pampelune pour Sanche VII, roi de Navarre.
Par Marc Niederhauser.

2 commentaires:

Tinky a dit...

Bonjour, Zylag !
Vous postez à pas d'heure !!! Ici, il est sept heures du matin !
J'aime les livres pour leur texture, le bruit des pages qu'on tourne, l'odeur du papier et de l'encre, le fait que, quand il ne nous plaît pas, on puisse le fermer et le laisser dans un coin : il ne proteste pas ! Le fait que, s'il nous plaît, on peut le lire, le relire jusqu'à en être dégoûté, et là non plus, il ne nous accusera pas de harcèlement !
J'aime l'Internet parce que, contrairement au livre, si on veut dire quelque chose, on peut le faire, quasiment à la seconde même où l'idée jaillit dans votre eeprit, par l'intermédiaire de ces journaux virtuels que sont les blogs, et c'est le bonheur ! Si on dit des âneries, qu'importe, même les auteurs célèbres et publiés sur papier le font, et on les respecte quand même, et d'ailleurs, l'erreur est humaine !!! :-) (voir l'histoire amusante que vous avez publiée récemment...)
Bref, tout ceci pour vous dire que mon blog a tout juste un an depuis avant-hier, et que j'en suis ravie... Je parle de vous et de nombres d'autres Internautes sympas que j'ai découverts au cours de cette année. J'en suis à environ 6500 visites, et je n'en suis pas peu fière, et j'ai cinq abonnés fidèles. je serais ravie de vous compter parmi eux !
Amicalement,
Tinky :-)

Artimon a dit...

Super comme analyse et je suis pleinement d'accord avec votre conclusion. En ce qui à trait au livre, c'est pour moi aussi l'objet qui m'importe avant tout. Je ne suis pas certain de m'adonner un jour au ebook!

Mais pour moi livre n'égale pas nécessairement roman. Ces temps-ci, je lis un livre d'histoire sur la Grande guerre. Quand l'histoire est racontée sans trop d'interprétations, relatant principalement les faits objectifs donc, avec nombre d'artéfacts à l'appui, les livres sont tout aussi passionnants.