mercredi 19 septembre 2007

La subversion par le meurtre


Je suis allé voir L'épreuve du courage de Neil Jordan, avec Jodie Foster et Terrence Howard. Certaines critiques ont en effet piqué ma curiosité, notamment ces remarques de Sonia Sarfati:

Le dernier acte est aussi désespérant de maladresse que choquant. Mais n'en disons pas plus pour préserver (tout de même) le contenu de ce dénouement. Simplement, disons qu'il est à des lustres de la finesse et de l'intelligence de celui de The Crying Game. Et que les questions morales jusque-là soulevées y trouvent une réponse qui distille un discours aussi malheureux que discutable.
Je l'ai déjà dit, je ne suis pas critique de cinéma. Je vais donc dévoiler la fin parce que c'est justement des questions morales soulevées par le film dont je veux discuter. Erica ( Jodie Foster ) se fait donc tabasser par trois voyous qui tuent son ami de coeur par la même occasion. Devenue craintive, elle s'achète une arme illégale.

Lors d'une visite à un dépanneur, elle voit un client tuer la caissière et elle abat le client qui cherche à l'éliminer comme témoin. Il y a ici un clin d'oeil à Taxi Driver où de Niro tue un voleur dans un dépanneur. Puis elle descend deux voyous qui la menacent dans le métro, tard le soir. Ensuite, dans un parc, encore le soir, elle libère une prostituée d'un client violent et elle le tue quand ce dernier cherche à les assassiner pour se venger. Enfin, elle élimine violemment le criminel que le policier ( Terrence Howard ) cherche en vain à coincer depuis des années avec les outils de la loi.

Tout l'art de Jordan et de Foster consiste à bien montrer la progression de l'obsession de vengeance d'Erica, en parallèle avec l'amitié qui se développe entre elle et le policier. Et il n'y aura qu'un critique de cinéma provenant de la ville de Québec pour trouver irréaliste qu'une fille qui se promène tard le soir à New York dans des endroits mal famés se fasse agresser autant:

Trop souvent à la mauvaise place au mauvais moment — point faible du scénario — Erica s’en servira pour régler ses comptes, avec le sentiment de faire le ménage parmi la canaille. Au troisième tableau, on a bien du mal à croire que tout cela peut arriver à la même personne, aussi malchanceuse soit-elle.
On y arrive, maintenant, à la fin. Un fait nouveau s'étant produit, une brève enquête permet à Erica de retracer ses trois agresseurs du début. Elle se rend chez eux et en abat deux. Le troisième parvient à la désarmer mais le policier qu'elle avait prévenu survient et maîtrise le voyou. Le policier orchestre alors une mise en scène où ce serait lui qui a tué le malfrat en légitime défense: il offre son propre pistolet à Erica pour lui permettre d'assouvir sa vengeance sur le mal rasé, ce qu'elle fait d'une balle en plein visage; puis il redonne à Erica le pistolet illégal pour qu'elle lui tire une balle dans l'épaule, ce qu'elle fait également.

C'est cette conclusion « qui distille un discours aussi malheureux que discutable ». Pourtant, des scènes de crime arrangées par des policiers ripoux, on en voit souvent sans qu'on s'en formalise. Pourtant, dans Sudden Impact, Dirty Harry donne un laissez-passer à l'héroïne qui vient d'assassiner les 4 violeurs qui ont empoisonné sa vie et rendu folle sa jeune soeur. Si la conclusion de L'épreuve du courage dérange tant, et elle dérange, c'est parce que le film est efficace.

En théorie, je ne suis pas favorable à ce que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. Mais cette façon de faire nous fait collectivement ressembler à un troupeau de caribous où les loups, les prédateurs, viennent prélever de temps en temps un certain quota de victimes. Cela devient normal. Il y a des prédateurs, il y a des proies, c'est la vie, on pleure un peu et on poursuit notre errance vers de plus gras pâturages. Quand à la justice, elle fait ce qu'elle peut...

Ce que L'épreuve du courage fait bien voir, c'est qu'après une telle agression, on ne recolle pas les morceaux pour redevenir comme avant. On fait avec cette autre personne que l'on est devenu. Et franchement, je ne sais pas ce que je deviendrais. Je ne le sais pas. Après ce film, je sais que je ne le sais pas. C'est le message que j'ai reçu. Mais je conçois qu'on puisse penser que le message soit plutôt un appel à la subversion et une invitation à se faire justice soi-même.

Et quand bien même cela serait. Depuis quand les oeuvres d'art sont-elles soumises aux morales ambiantes ? Devra-t-on revenir aux mises en garde hypocrites qui devaient accompagner les oeuvres audacieuses dans les temps anciens ?
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photo: NYC - Central Park: Inscope Arch, par wallyg.

2 commentaires:

Artimon a dit...

Ouais … il semblerait que l’on soit dans la fiction haute voltige avec ce film là et le commentaire critique du Soleil est on ne peut plus juste. Mais la réflexion est valable : à vivre une tragédie comme celle avec laquelle débute le film, je crois que la plus part des gens s’écraseraient dans leur douleur, en essayant d’oublier (certains essaieront même d’excuser). Se faire justice soi-même, c’est, à mon avis, perpétuer l’évènement sans possibilité de retour. Mais y-a-t’il vraiment possibilité de retour, même si l’on ne commet pas le geste vengeur? Si l’on tente de pardonner? Est-ce que notre esprit peut définitivement effacer ce qui a été si dramatiquement vécu, et si douloureusement ressassé? Avons-nous, nous adultes, tous cette résilience qui noue permettrait de passer à travers les pires épreuves?

Pour ma part, j’ai de plus en plus de difficulté à regarder des films hyper irréalistes, quand l’histoire à lieu dans le présent. Le film est explicitement pas un film de science fiction et j’ai l’impression que l’on veut tout simplement me conditionner à un autre mode de vie. C’est comme le truc du ninewonewone …

Zylag a dit...

Je vous rejoins sur le fait que, que l'on se fasse justice ou pas, on sort transformé pour toujours d'une épreuve où on a été victime d'un crime.

Dans ce film, le crime est horrible. C'est pour mieux illustrer, c'est du cinéma. Mais même des expériences plus bénignes vont aussi marquer.