vendredi 7 septembre 2007

Essai de causerie populaire

Maisonneuve en direct (1) nous a présenté une excellente émission hier sur la relation tumultueuse qu'ont vécue Pierre Bourgault et René Lévesque. Jean-François Nadeau et Pierre Godin, biographes respectifs de l'un et de l'autre ont même, eux aussi, croisé poliment le fer sur de légers points de désaccord, comme si Bourgault et Lévesque continuaient leur combat outre-tombe. Les deux étaient cependant d'accord pour admettre que, même si Bourgault était prêt à se comporter en bon soldat au sein du Parti québécois, Lévesque n'a jamais voulu lui faire confiance.

Pierre Godin invoque trois raisons au comportement de Lévesque. Il était d'abord physiquement incapable de tolérer sa présence. Il se dandinait, il se tortillait sur sa chaise en présence de Bourgault. Ensuite, il détestait le mode d'action préféré de Bourgault, c'est-à-dire les manifestations dans la rue. Finalement, il y avait un désaccord profond sur la question des droits linguistiques des anglophones et sur l'association avec le Canada.

De son côté, Jean-François Nadeau est d'avis que c'est probablement Lévesque qui a fait de Bourgault un marginal. Il ne lui a jamais offert un comté prenable, il ne lui a jamais offert de poste de ministre, ni de poste de responsabilité au sein du gouvernement. Rappelant le comportement exemplaire et solidaire de Bourgault au sein de l'exécutif du parti en 1971, Jean-François Nadeau pense qu'un poste de responsabilité aurait peut-être pu assagir le puissant tribun.

Il est frappant de voir comme rien n'a changé dans la dynamique des différentes factions péquistes. Il y a même un partisan du nouveau Parti indépendantiste qui a appelé pendant l'émission pour traiter Lévesque (Dieu ait son âme !) de confédéraliste. On nous a aussi rappelé que ce sont les militants qui, par leur travail acharné, ont valu au Parti québécois ses plus belles victoires. Le leadership, la vision et le charisme des dirigeants, c'est optionnel, dans leur esprit.

La dialectique et le vocabulaire des partisans du nouveau Parti indépendantiste me rappelle, toutes proportions gardées, « ceteris pas pantoute paribus », la dialectique et le vocabulaire d'un groupe de révolutionnaires attaqués et vilipendés par mon vieux sage russe préféré, Vladimir Ilitch Oulianov, lequel a justement écrit en 1920 un essai de causerie populaire sur la stratégie et la tactique marxistes (2). Je vous avais avertis, il y a quand même une transposition à faire pour pouvoir comparer.

De brèves citations vont illustrer mon propos:

¤ « La conclusion est claire : rejeter les compromis "en principe", nier la légitimité des compromis en général, quels qu'ils soient, c'est un enfantillage qu'il est même difficile de prendre au sérieux. L'homme politique désireux d'être utile au prolétariat révolutionnaire, doit savoir discerner les cas concrets où les compromis sont inadmissibles (...) »

¤ « Les communistes allemands dont nous aurons maintenant à parler ne se donnent pas le nom de communistes de "gauche", mais, si je ne me trompe, celui "d'opposition de principe". Mais qu'ils présentent des symptômes caractérisés de cette "maladie infantile, le gauchisme", c'est ce qu'on verra dans l'exposé ci-après. »

¤ N.D.L.R.: Une brochure du Parti communiste allemand affirmait ceci:

"... Ainsi, deux partis communistes se trouvent maintenant en présence : L'un est le parti des chefs, qui entend organiser la lutte révolutionnaire et la diriger par en haut, acceptant les compromis et le parlementarisme, afin de créer des situations permettant à ces chefs d'entrer dans un gouvernement de coalition qui détiendrait la dictature. L'autre est le parti des masses, qui attend l'essor de la lutte révolutionnaire d'en bas qui ne connaît et n'applique dans cette lutte que la seule méthode menant clairement au but ; qui repousse toutes les méthodes parlementaires et opportunistes; cette seule méthode est celle du renversement résolu de la bourgeoisie, afin d'instituer ensuite la dictature prolétarienne de classe et réaliser le socialisme. "
" ..Là, c'est la dictature des chefs; ici, c'est la dictature des masses! Tel est notre mot d'ordre."

Oulianov réplique:

Telles sont les thèses essentielles qui caractérisent les vues de l'opposition dans le Parti communiste allemand. Tout bolchevik qui a consciemment participé au développement du bolchevisme, ou l'a observé de près depuis 1903, dira aussitôt, après avoir lu ces raisonnements: "Quel vieux fatras connu de longue date! Quel enfantillage de "gauche"!
¤ « Tâchons que les communistes ne commettent pas la même erreur dans un autre sens, ou plutôt que cette même erreur, commise dans un autre sens par les communistes "de gauche", soit corrigée le plus vite et avec le moins de suites possibles pour l'organisme. Le doctrinarisme de gauche est aussi une erreur, pas seulement le doctrinarisme de droite. »


On le voit, que ce soit à l'intérieur d'un mouvement de gauche ou à l'intérieur d'un mouvement de droite, il y a une gauche et une droite. Il y a la droite de la droite et la gauche de la droite. Il y a la droite de la gauche et la gauche de la gauche. Dans la droite de la droite, il y a la droite et il y a la gauche et dans la gauche de la droite, il y a la droite et il y a la gauche. Ceux qui connaissent la blague de Gaston Lagaffe sur les Papous à poux pourront finir le paragraphe.

La morale de l'histoire, c'est qu'il ne faut pas s'énerver avec les « purs et durs ». Il y en a toujours eu, et il y en a toujours eu partout. Il y en aura toujours et il y en aura toujours partout. J'ai un vague souvenir de l'entrefilet d'une nouvelle scientifique parue il y a très longtemps: quelqu'un quelque part a réussi à établir une corrélation positive entre la prédisposition au mysticisme et la longueur des intestins. Je parie qu'un jour on trouvera la corrélation fatale qui prédispose au gauchisme et au rejet des compromis.

(1) Je recommende la prudence à ceux qui vont utiliser cet hyperlien. Radio-Canada a un site internet tellement captivant que vous risquez d'y passer plusieurs heures, notamment sur cette page et sur celle-ci.

(2) OULIANOV, Vladimir Illitch, La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Essai de causerie populaire sur la stratégie et la tactique marxistes, Ouvrage disponible en ligne.
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photo: Grosse tête, par Chach Coati.

7 commentaires:

Gébé a dit...

Succession des formes de lutte parlementaires et non parlementaires, de la tactique de boycottage du parlementarisme et de celle de la participation à ce dernier, des formes de lutte légales et illégales, de même que les rapports et liaisons qui existent entre ces formes, tout cela se distingue par une étonnante richesse de contenu. Chaque mois de cette période équivalait, pour l'enseignement des principes de la science politique - aux masses et aux chefs, aux classes et aux partis,- à une apnée de développement "pacifique", "constitutionnel".

Avec le PQ et Bloc, çà été tout le contraire.

20 ans de développement pacifique et constitutionel. Zéro enseignement des principes de la science politique.

Zylag a dit...

Simple curiosité: cette période s'est déroulée dans quel pays ? Et quelle organisation politique a su si bien jouer de toutes ces formes d'action ?

Gébé a dit...

Simple curiosité: cette période s'est déroulée dans quel pays ? Et quelle organisation politique a su si bien jouer de toutes ces formes d'action ?(Zylag)

Ah! Mais voilà la question qui nous mène au détail capital qui manque dans cette analyse ci:

"... Ainsi, deux partis communistes se trouvent maintenant en présence : L'un est le parti des chefs, qui entend organiser la lutte révolutionnaire et la diriger par en haut, acceptant les compromis et le parlementarisme, afin de créer des situations permettant à ces chefs d'entrer dans un gouvernement de coalition qui détiendrait la dictature. L'autre est le parti des masses, qui attend l'essor de la lutte révolutionnaire d'en bas qui ne connaît et n'applique dans cette lutte que la seule méthode menant clairement au but ; qui repousse toutes les méthodes parlementaires et opportunistes; cette seule méthode est celle du renversement résolu de la bourgeoisie, afin d'instituer ensuite la dictature prolétarienne de classe et réaliser le socialisme. "
" ..Là, c'est la dictature des chefs; ici, c'est la dictature des masses! Tel est notre mot d'ordre."


Il ne sagit pas de deux partis dans le Même État ou pays.

Le parti des Chefs est à Moscou et le parti des Masses est dans le pays à "communiser".

Ce fut pareil à l'origine de la révolution bolchévique.

Le parti des Chefs était à l'extérieur (USA, Canada, Allemagne).

Le parti des Masse en Russie.

C'est comme ça qu'il fonctionne le mieux et qu'il peut "dénationalisé" le pays visé.

Si on le transpose au Québec, le PQ devrait en principe dénationaliser le peuple Québécois (nation civique) et envahir celui-ci du parti de masse (immigration).

C'est le processus inversé.

Envahir son propre peuple.

Deprenyl a dit...

Hmmmmm, je ne savais trop que dire. Lénine (idem Trotsky) est un révolutionnaire soi-disant communiste qui fonda un pays capitaliste, l'Union Soviétique, en détruisant les soviets. Pur et dur ?



in April [1918], Lenin's article on "The Immediate Tasks of the Soviet Government" was published in Isvestiya. As well as calling for the introduction of Taylorism, he said that "The irrefutable experience of history has shown that...the dictatorship of individual persons was very often the vehicle, the channel of the dictatorship of the revolutionary classes" and "Today the Revolution demands, in the interests of socialism, that the masses unquestioningly obey the single will of the leaders of the labour process."

de: Factory committees in the Russian Revolution, Ray Cunningham, 1995


Ou Rosa, en 1904:

we can conceive of no greater danger to the Russian party than Lenin’s plan of organization. Nothing will more surely enslave a young labor movement to an intellectual elite hungry for power than this bureaucratic straightjacket, which will immobilize the movement and turn it into an automaton manipulated by a Central Committee.

Leninism or Marxism?

Zylag a dit...

@ deprenyl: selon la nomenclature de Lagaffe, je serais plutôt de la catégorie des Pas-papous pas à poux.

Dans la nomenclature des souverainistes, je serais plutôt dans la catégorie des Pas-pressés et démocrates-à-tout-crin. Vous le savez, vous l'avez souvent lu ici, mais je ne fais pas d'urticaire plus qu'il ne faut avec ceux qui ne pensent pas comme moi.

Le blogue Essai de causerie populaire se veut, à l'occasion de la sortie d'un livre sur Bourgault, une réflexion plutôt amusée sur le fait que tous les mouvements politiques ont dû fustiger une gauche de « purs et durs », incluant les bolchéviques.

Les citations de Lénine ne présument absolument pas que j'approuve la mise en place d'une nomenklatura pour interpréter les volontés du peuple, ni surtout sa signature honteuse de la paix de Brest-Litovsk.

Deprenyl a dit...

"tous les mouvements politiques ont dû fustiger une gauche de « purs et durs », incluant les bolchéviques."


Justement, la place à gauche est aussi grande que l'on veut; surtout pour des élites de gauche qui sont en fait de droite. Je ne suis moi-même pas 'démocrate-à-tout-crin' (je suis de l'école pré-Morin), et reste surpris des constantes initiatives anarchistes d'un Chavez, par exemple. Mais quand même, faudrait me prouver que ces imprécations (rare: fustigations) des élites politiques ne sont pas qu'un traitement contre la dissonance cognitive. Dans le cas précis de la libération nationale, peut-on vraiment accoler l'étiquette de 'pur envers et contre la cause' à une frange signifiante d'activistes ?

Zylag a dit...

Je ne pense pas que c'est utile aux divers sous-groupes d'une grande cause de s'accuser les uns les autres. Les luttes de chapelle sont stériles, y compris quand le courant majoritaire fait mine d'accuser les "purs et durs".

Ce qui compte, c'est le ralliement des diverses tendances et la solidarité dans l'action quand une action devient possible.

Il semble que le peuple québécois ait choisi d'aller vers l'indépendance par le chemin des écoliers. Alors, on n'a pas le choix. Il faut surveiller ses humeurs et être prêt quand il sera prêt.

Je ne crois pas personnellement qu'en posant des gestes drastiques on puisse réussir à forcer l'arrivée de l'indépendance d'une façon stable et durable.

Mais si les astres s'alignent pour une élection référendaire, je me rallierai à cette forme d'action.