Je viens de voir
L'interprète de Sydney Pollack. Le film raconte la tentative d'assassinat d'un dictateur africain responsable d'un génocide dans son pays. On y voir des corps alignés à la suite de tueries. Nicole Kidman, qui joue le rôle d'une Africaine blanche, raconte au policier Sean Penn comment certaines tribus y traitent les meurtriers.
On attache le meurtrier et on l'amène à la rivière. On demande à la famille de celui qui a été tué d'y être présent. On lance le meurtrier à l'eau. La famille a le choix de le repêcher ou de le laisser couler. Si elle le laisse couler, elle aura obtenu justice mais elle ne pourra pas faire le deuil de l'être aimé. Si elle le repêche, c'est que la famille aura compris que le meurtrier avait lui aussi ses problèmes et elle pourra faire le deuil de celui qu'elle a perdu.
J'ai pensé aux familles de
Daveluyville, pour qui le deuil passe par le pardon.
Après le film, j'ai regardé la fin du reportage de
Zone libre sur "Le mystère Corneille", traitant finalement lui aussi d'un génocide africain, celui du Rwanda. Encore d'autres scènes atroces de corps mutilés et alignés le long des routes. Comment comprendre ? Est-il possible de tuer tant de gens, 800 000 personnes, à la machette, en trois mois ?
J' ai eu connaissance d'un livre qui traitait du sujet, via
Echo-Actu. Jean Hatzfeld est allé voir les tueurs et a su les écouter. Je vous livre quelques témoignages tirés de son livre
Une saison de machettes par un
site internet:
"Qu'est-ce qu'un génocide ? À en croire les dix tueurs qui parlent dans ces pages, la réponse est simple : un travail. Ils disent tous : «le boulot». Un boulot qualifié tour à tour de «salissant», d'«agité», mais un boulot. Un boulot avec des horaires : le matin, vers neuf heures, tous les hommes se rassemblent sur le terrain de football, puis ils descendent dans les marais traquer et tuer à la machette tous les Tutsis, hommes, femmes et enfants, qui y sont terrés, «jusqu'au sifflet de fin de travail».
Un boulot avec une hiérarchie : les miliciens hutus, les interahamwe, qu'ils appellent leurs «encadreurs», et qui assurent la formation : «Ils étaient plus habiles, ils étaient plus imperturbables, explique Pancrace Hakizamungili. Ils se montraient plus spécialisés. Ils donnaient des conseils sur les chemins à prendre et les techniques de coups. Ils passaient à côté de nous et criaient : "Fais comme moi, si tu te sens cafouilleux, demande de l'aide." Ils profitaient de leur temps libre pour initier ceux qui ne se montraient pas à l'aise avec ce travail de tuerie.»
Les «encadreurs» attribuent aussi «des compliments ou des réprimandes» : «Le puni devait reprendre le boulot jusqu'à la fin. Le pire était d'être obligé de le faire devant ses propres collègues», précise Fulgence Bunani. Pour manquer le travail, il faut une bonne excuse : «Si tu étais souffrant», «si tu demandais ta journée», «tu devais fermement t'expliquer». «Tu n'étais pas d'humeur travailleuse, tu devais y aller», renchérit Alphonse Hitiyaremye. Ou alors, il fallait «remplacer la tuerie par d'autres utilités», comme la préparation des repas.
Un boulot avec des «collègues», parmi lesquels les inévitables tire-au-flanc : ceux qui «salopaient le boulot», ou «qui cognaient vite, pour terminer le programme et pour rentrer plus tôt, à cause d'une autre activité» (Ignace Rukiramacumu) ; ou encore celui qui «baissait sa machette» parce qu'il se retrouvait soudain en face d'une connaissance tutsie, et qui ainsi «gâchait la bonne volonté de ses collègues» en «retardant le boulot» (Elie Mizinge). Un boulot avec des heures supplémentaires : «On devait faire vite, on n'avait pas droit aux congés, surtout pas les dimanches, on devait terminer», dit Elie.
Et Ignace raconte : «Un soir des premiers rudiments, on rentrait tard. On avait passé la journée à courir derrière les fuyards. On était fatigués. Mais chemin faisant du retour, on a déniché encore un groupe de filles et de garçons. On les a poussés comme prisonniers chez le conseiller. Il a ordonné qu'ils soient tranchés sur-le-champ dans la nuit. Personne n'a rouspété malgré la lassitude d'une échinante journée.»
Après le labeur, vient enfin le moment du repos et du loisir, en famille ou entre amis : «Le soir après les tueries, les retrouvailles nous proposaient de la joyeuseté, le temps nous accordait de l'amitié.. On se racontait notre journée, on partageait les boissons, on mangeait», se souvient Elie. Alphonse : «On conversait de notre bonne fortune, on savonnait nos salissures de sang dans la cuvette, on se réjouissait les narines devant les marmites. (…) On se chauffait la nuit sur nos épouses et on sermonnait les enfants turbulents.»
Il précise encore : «On dormait confortablement grâce à la bonne alimentation et la fatigue de la journée.» Grâce à ce travail providentiel et abondant, le pays lutte efficacement contre l'exclusion et frise le plein emploi : «Il y a même des vagabonds qui abandonnaient leur vagabondage. Leurs bras se montraient soudainement tout aussi capables que d'autres. Ils devenaient riches avant de savoir le faire.»
Spontanément, ces hommes évaluent les avantages et les inconvénients de leur «nouveau boulot» à l'aune de celui auquel il s'est substitué : le travail aux champs. Vers 15 heures, ils cessent de pourchasser les fuyards pour se consacrer aux pillages, ce qui fait dire à Léopord Twagirayesu que «tuer était moins échinant que cultiver», tandis que pour Alphonse, au contraire, «cette période de tueries était plus éreintante que la période de la houe» : «Plus que tout, ça nous manquait de rentrer manger à midi.»
Tous tombent d'accord sur un point : les tueries pouvaient bien être «assoiffantes, éreintantes et souvent dégoûtantes», elles étaient, grâce aux pillages, «plus fructifiantes que les cultures» : «Les femmes étaient satisfaites de tout ce que ça rapportait» (Ignace). Adalbert Munzigura a ce raisonnement imparable: «L'agriculture, rien ne sert de l'accélérer, elle a ses saisons. Les tueries au contraire, elles se plient à nos caprices. Tu veux plus, tu cognes plus, tu saignes plus, tu prends plus.»
Le soir, ce sont des beuveries et des festins au milieu du butin accumulé ; les villageois font bombance en rôtissant les vaches des éleveurs tutsis assassinés. Les témoins racontent le vacarme des transistors que l'on fait marcher tous en même temps, les femmes qui changent de toilette plusieurs fois au cours de la soirée… «C'était plus bruyant que des mariages», commente amèrement Clémentine Murebwayre, Hutue mariée à un Tutsi. «Il se disait, rapporte Alphonse, que c'était une saison chanceuse et qu'il n'y en aurait pas deux.» Il ajoute ailleurs : «La saison des tueries se finissait. (…)
On savait que pour la saison prochaine, on devrait reprendre les machettes pour d'autres boulots plus traditionnels.» L'instrument utilisé est en effet le même pour les massacres et pour les cultures. «Le fer, quand tu t'en sers pour couper la branche, l'animal ou l'homme, il ne dit pas son mot», fait valoir Elie. Et Léopord : «Pour celui qui est habile au maniement d'un outil, c'est facile de l'utiliser pour toutes les activités ; tailler les plantations ou tuer dans les marais.»"
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Le texte cité est un extrait de "Corvées de sang" par Mona Chollet